La proposition des départements franciliens d’entrer au capital d’ADP pour éviter une privatisation passerait par… une vente partielle à un fonds d’investissement privé. Un projet pour le moins paradoxal, qui pourrait en fait transformer à l’avenir cet actif stratégique en cible permanente pour des investisseurs de toutes sortes.

 

C’est le quotidien Les Echos qui a révélé l’information le 4 mars dernier : les sept départements d’Ile-de-France (hors Paris) sont candidats pour devenir l’« actionnaire de référence » d’Aéroports de Paris (ADP). Objectif affiché par les collectivités : éviter la privatisation de cet actif stratégique et mettre en place un « plan B » pour empêcher la prise de participation majoritaire d’un grand groupe privé comme Vinci. Le projet consisterait à acquérir 29,9 % du capital d’ADP car au-delà de ce seuil, les candidats seraient obligés de lancer une OPA sur le reste du capital.

Une vente de gré à gré se substituant ainsi aux enchères et la « prime de contrôle » d’un à deux milliard(s) d’euros n’étant plus versée par l’acheteur dans ce scénario de prise de participation minoritaire, une telle opération engendrerait un manque à gagner conséquent pour l’Etat… Mais pour les collectivités, elle représenterait néanmoins un investissement d’environ six milliards d’euros. C’est pourquoi ces dernières prévoient de s’allier au fonds d’investissement Ardian. « L’idée qui a été émise c’est qu’il y aurait trois milliards d’euros d’emprunt, Ardian mettrait deux milliards et les départements, un milliard », a précisé Patrick Devedjian, président des Hauts-de-Seine. Pour éviter une privatisation, il s’agirait donc de vendre en partie l’entreprise à un fonds d’investissement privé. La cohérence d’un tel projet ne peut que susciter des interrogations, tout comme la carte de visite du partenaire choisi.

 

Faire d’ADP une cible permanente ?

En effet Ardian n’a pas hésité à céder, en avril 2018, sa participation de 49 % dans l’aéroport de Luton, au Royaume-Uni, cinq ans seulement après son acquisition. Selon des sources proches du dossier, la société d’investissement avait initialement l’intention de conserver son placement pendant une dizaine d’années, mais n’a pu résister à l’opportunité de valoriser son actif : une croissance de l’aéroport plus rapide que prévu et l’amélioration du rendement financier lui ont permis d’envisager une sortie anticipée… pour une somme d’un peu plus d’un milliard d’euros, soit deux fois plus que sa mise initiale. Manifestement plus tentant pour Ardian que de participer à un programme d’investissement et de développement sur le long terme des infrastructures aéroportuaires.

Ardian a également cédé en décembre 2017 un portefeuille d’actifs dans des infrastructures de plus d’un milliard d’euros, intégrant notamment la ligne à grande vitesse française Lisea, le réseau français de télécoms ferroviaire Synerail, l’A88 en France, l’autoroute espagnole M-45 et le distributeur de gaz italien 2i Rete Gas. La société d’investissement n’a pas hésité non plus, en février 2017, à remettre en vente les parkings Indigo, détenus conjointement avec Predica, deux ans seulement après leur acquisition. Les vendeurs en espéraient alors quatre milliards d’euros de la part du géant de l’acier chinois Shougang mais la vente a finalement été abandonnée.

Dans ce contexte, le risque pour ADP serait de devenir à terme une cible permanente pour des investisseurs de toutes sortes, sans possibilité pour l’Etat de contrôler l’entrée de nouveaux actionnaires. En août 2018, Ardian a ainsi vendu la société luxembourgeoise de l’énergie Encevo à l’entreprise publique chinoise de l’électricité China Southern Grid Power International. Quant au Club Med, on s’en souvient, il a été acquis en 2015, après une longue bataille boursière dans des conditions rocambolesques, par un consortium mené par Ardian et l’investisseur chinois Fosun. Ce fleuron français du tourisme est ainsi passé sous pavillon chinois. Une perspective qui serait encore plus inquiétante pour un actif stratégique comme Aéroports de Paris.

 

ADP, un actif financier comme un autre ?

Ex-Axa Private Equity, Ardian gère aujourd’hui 90 milliards d’euros d’actifs pour le compte de 700 investisseurs via des fonds très diversifiés. Souvent présenté comme « un fonds 100 % français », Ardian fonctionne en fait aujourd’hui avec une équipe de plus en plus internationale et présentant un fort tropisme américain, nombre de ses dirigeants étant basés aux Etats-Unis.

De même, qualifié par Les Echos de « grand gestionnaire d’aéroports habitué à des collectivités », Ardian ne possède en fait qu’une participation indirecte dans quelques infrastructures aéroportuaires en Italie. Mais surtout, son métier n’est pas celui d’un industriel ou d’un entrepreneur, c’est celui du private equity, qui consiste à maximiser le retour sur investissement de ses souscripteurs. Il est donc plutôt cocasse d’affirmer, comme certains n’ont pourtant pas hésiter à le faire, que cette alliance avec la société d’investissement permettrait de sortir d’une logique purement financière.

La logique d’un fonds de private equity est toujours d’acheter au meilleur prix, de gérer au plus serré et de maximiser son taux de rentabilité. Sa vision ne peut être celle d’un acteur de long terme car son métier consiste à viser un retour sur investissement de 20 à 25 % par an sur trois à cinq ans. La rentabilisation prime nécessairement sur les investissements d’avenir car l’entreprise en portefeuille doit être la plus attractive possible pour maximiser la plus-value lors de la cession, but ultime de l’opération. Un fonds d’investissement est programmé pour saisir les opportunités de valorisation.

Au-delà des menaces de prise de contrôle par des puissances étrangères, une entreprise comme ADP, spécialisé dans l’exploitation aéroportuaire, exige une stratégie d’investissement sur le long terme pour faire face à la croissance du trafic, ainsi qu’une vision industrielle et entrepreneuriale pour répondre notamment aux enjeux du développement durable, de l’innovation technologique et de l’optimisation des services aux clients. Aéroports de Paris ne peut pas être livré à des logiques financières de court terme. Non le Groupe ADP ne peut pas être considéré comme un simple actif financier à valoriser.