L'avez-vous remarqué ? Même des gens qui peuvent paraître adultes, voire d'âge mûr, évoquent les « mamans », les « mômans » à toute ligne, toute sauce, les mères ayant disparu du vocabulaire. les dessins animés des années 1980 sont adulés par des fans de plus de 40 ans ! Eh bien, j'en ai ma claque de la bisournourserie de garderie.
Or donc, quand Anne Vaudoyer a déposé dans ma boîte à courriels le PDF du nº 2 de la revue Ravages, j'ai bondi dessus. Le thème, c'est l'infantilisation de nos sociétés, et des moyens de ne pas y succomber. C'est simple, je trépignais comme un gosse qui peut sauter sur le matelas et le sommier de mère grand !

Je vous passe le sommaire en à peine allégé…

l’infantilisation des adulte dans un monde où, pendant 20 ans, politiques et économistes nous ont fait croire que le capitalisme financier, le banquier enchaînant le pauvre à crédit et le trader de Wall Street représentaient le summum de l’humain… où les philosophes et les penseurs serviles ont vendu la soupe de la fin de l’Histoire et du renoncement…où on glorifie le corps teenager pour tous et à tout âge, la « girl culture » pour les femmes adultes, la culture « ado » dans toute la culture, le positive thinking et la psychologie de bazar comme philosophie de vie… où la gauche a capitulé sur le terrain des luttes, des droits, du projet social et républicain, de la défense des libertés individuelles… où la consommation est devenue le seul mode de vie, la superficialité l’idéal, la révolte une folie…

Un monde qui préfère… le simplisme à la réflexion … le sentimentalisme à la raison … les certitudes à l’incertitude … la pensée unique à la recherche … le paternalisme à la liberté … le voir au penser… le désir au plaisir … le narcissisme à l’amour … l’instantané au durable… l’ignorance à la connaissance … l’enfant-roi à l’adulte … le salariat au travail indépendant

On rencontrera dans RAVAGES nº 2 :

• FRÉDÉRIC NIETZSCHE, dont l’œuvre sera interviewée ;
• Les philosophes BENJAMIN BARBER, (auteur de « Comment le capitalisme nous infantilise »), RUWEN OGIEN (sur le paternalisme), BERNARD STIEGLER (sur l’infantilisation des enfants), PAUL VIRILIO (sur la virtualisation du monde), MICHAELA MARZANO (sur le coaching des moutons) ;
• Les économistes MUHAMMAD YUNUS (prix Nobel), JOSEPH STIGLITZ (prix nobel), FRÉDÉRIC LORDON ;
Les chercheurs CATHERINE VIDAL (neurobiologiste) et JEAN-FRANÇOIS TERNAY (éthicien) ;
• Les écrivains Aravind Adiga, Wendy Delorme, Dorota Maslovska, Isabelle Sorente.

J'ai trouvé en particulier très bien le Barber.

Pas barbant du tout, le Barber (pas de Séville, car son Djihad versus Mcworld y serait malvenu, et c'est un civilisationniste nord-américain). Il se prénomme Benjamin (bon, c'est jeune, mais, hein…) et a écrit Comment le capitalisme nous infantilise, un pavé qui démonte le meilleur système économico-politique pour le meilleur des mondes possibles, nous démontre comment nous nous y sommes laissés prendre, comment on nous a endormis, et privés de capital social. Soit comment « nous avons étés abêtis, idiotisés, rétrécis, transformés en citoyens dépolitisés et silencieux…». Ou après-moi-le-délugistes, en M'sieux-dames Jourdain du Sarközysme, en bénis-oui-oui du reaganisme et du bushisme, pour que la rapacité d'une classe s'appuyant sur une clergie d'imposteurs et de journalistes vendues (sans même parfois s'en rendre compte, les imposteurs finissant par croire à leurs mensonges et prendre leur légion d'honneur pour autre chose qu'un hochet, qu'une marotte de bouffon…) nous paraisse toute naturelle. Consumed, How Markets Corrupt Children, Infantilize Adults, and Swallow Citizen Whole, soit « Consommés (en poudre ? en Tetra-Pack®), comment les marchés et bourses ont corrompu les niards, remis à niais les adultes, et boulouté tout crus les gens » (adaptation très libre, je n'ai jamais peur de mes facilités).
Et que dit-il à Ravages, le toujours très jeune d'esprit Benjamin ?
« La notion d’infantilisation vient directement des pratiques concrètes du capitalisme consumériste. C’est une stratégie patente, revendiquée, théorisée, systématisée. Lisez les textes d’une grande figure du marketing, Gene Del Vecchio. Tout est dit ! Il faut puériliser les adultes, allonger l’adolescence et sa fougue consommatrice sur toute la vie, gommer les différences d’âge dans une « culture jeune » valable pour tous. C’est le grand projet du consumérisme… ».
Plus loin, Frédéric Joignot (qui a mené l'entretien par le bout du nez du Benjamin), raconte en citant un spécialiste de la mercatique :
«  l’enfant client idéal (…) est un petit de neuf ans, sûr de lui, avec un petit nez mignon et des bras chargés de paquets, sortant d’un centre commercial (…) assuré et dépensier. ». Il continue avec un cynisme consommé : « Les enfants sont les plus naïfs des consommateurs. Ceux qui ont le moins, veulent le plus. Bref, ils sont en position parfaite
pour être pris. ». ». Et c'est vrai que le consommé, l'entremets onctueux, c'est le truc des « mômans » et des « papounets » qui se régalent. Au fait, je ne sais plus trop si Ravages parle de ces restaurants où on mange tout avec ses seuls doigts, mais c'est très sympa-trop bon, non ?
Un colloque, un forum, un débat.
Remarqué aussi, le « Au secours maman l'État » à propos de Joseph Stiglitz, de la chute des banques, et de la nationalisation de de Wendel, euh, non, je m'égare du côté du baron, de Denis Kessler, de François Ewald. Stiglitz les ignore, tant mieux, d'ailleurs.
Mais il semble qu'il y ait un forum en vue pour en débattre. Voir sur le site du Forum d'Action Modernités . Vous pouvez venir déguisés, en bébés, voire en poupons, ce sera tout mignon-mignon.
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