Les embarcations s'étaient peu à peu multipliées sur le fleuve sacré. Les voiles colorées donnaient un air de fête à cette journée à peine commencée. Des cris et des rires s'exhalaient de ces barques où une foule de jeunes gens dansaient au rythme des sistres et des tambourins. Les jeunes filles, pâles et presque nues, portaient les cheveux courts piqués de fleurs et de feuillages. J'avais l'impression de revoir les vierges blanches de mon enfance, mais celles-ci chantaient, elles avaient la jolie voix de la chanteuse d'Amon, et ce jour-là toutes ces femmes eurent pour moi la voix de la divine chanteuse.

C'était les premières femmes que je voyais depuis mon départ du temple de Mout, et mon cœur d'enfant s'étonna de voir les plus jeunes si vivantes, avec une peau si claire malgré l'ardeur du soleil, et leurs rires si chantants valaient bien le silence sacré du temple. Les fresques du sanctuaire d'Aton se mettaient à vivre, s'animant sous mes yeux éblouis. Les garçons portaient le pagne plissé de la Ville, et dans leurs cheveux très courts, les mêmes fleurs que leurs compagnes. Quelques pêcheurs s'affairaient encore à lever les filets frétillants tandis que les marchands venus du nord étalaient leurs richesses sur le bord de leurs bateaux, offrant aux yeux émerveillés des jeunes gens l'éclat des bijoux, le chatoiement des tissus, l'opulence des fruits. Et l'odeur des épices venues du sud planait sur le fleuve comme une brume matinale.


 

Lentement, le silence se fit, mais ce n'était pas à cause des marchands. Je regardais le ciel, le soleil brillait toujours, et sans nuage, mais l'air devenait lourd à cause du silence. Seules claquaient les voiles et le clapotis de l'eau sur les coques tintait comme un sistre … Les jeunes gens s'étaient figés en regardant notre grande barque dorée que le capitaine amarrait le long d'une île entourée d'une eau sombre, au milieu du fleuve.

Un sentiment de gêne m'envahissait. J'étais là, à la proue, abrité du soleil par la chapelle dorée comme une statue divine, les tresses de ma mèche me balayaient la joue tandis que la brise humide plaquait ma robe contre mon corps d'enfant. Et tous, baissant la tête, était-ce par respect, était-ce par tristesse, pour les prêtres ou pour l'enfant, me cachaient leurs visages.

Une barque d'or, plus longue et plus fine que la nôtre vint à nous dépasser, poussée par le courant sacré. L'équipage était si jeune que je me penchai vers eux, ils souriaient dans leur salutation silencieuse, la tête baissée, les yeux clos. Et c'était comme en un songe. La nef s'éloignait lorsqu'une enfant releva furtivement la tête, par jeu, et me sourit, tandis qu'on lui secouait le bras pour la ramener à se cacher le visage. Une lourde natte tressée de fils d'or la faisait princesse.

Les cris et les chants reprirent au signal d'un tambourin, plus vifs encore, peut-être à cause du silence qui avait été trop lourd à notre arrivée. Et, au loin devant nous, au bout d'un canal bordé de sycomores, s'étalait la longue et blanche Ville de l'Horizon …

 

 

Plus la journée avançait, plus le fleuve se peuplait de barques nonchalantes, comme pour un jour de fête, et la joyeuse rumeur qui planait sur les eaux devint l'immense clameur continue de chants, de cris et de rires mêlés. Cette vie joyeuse semblait pourtant être naturelle et coutumière dans ces contrées lointaines. Et je m'émerveillais de voir cette grande peinture colorée descendue là grâce à quelque peintre magicien.

Nous n'accosterions pas avant le soir, ainsi en avaient décidé les prêtres. Je m'étendis sous les toiles de cuir, rapidement gagné par le sommeil de trop avoir veillé pendant le voyage de cette nuit. Les rêves m'agitèrent comme les fièvres d'un  malade. Les images défilaient, menaçantes et prémonitoires, des sombres colonnades aux soleils brûlants, des calmes prêtres insipides aux jeunes trop vivants des navires, la tendresse de Mout, la mort du prince, la visite d'Amon, le souvenir de Khonsou. Trop de tristesse me ruisselait des tempes lorsque le vieux scribe calma mon front brûlant d'un peu d'eau fraîche et sacrée du Nil bienfaisant. Le soleil était rouge à l'Horizon, posé comme la boule d'un invisible scarabée, il disparut en quelques instants, goutte de cire chaude diluée dans les sables du désert.

 

Sur la rive droite, les lueurs de la Ville flamboyaient comme pour une cérémonie. Un port de mille barques rougissait encore du crépuscule, et, suivant la longue avenue qui s'enfonçait dans la pénombre des terres, tout le peuple était là, silencieux comme en un temple invisible. Nous accostâmes lentement, comme à regret, et je quittais le bâtiment des prêtres, dernière attache avec les temples de mon passé.

Alors je vis la déesse.

Elle n'était pas statue. C'était une longue femme blanche et or qui se dressait devant moi, telle une apparition divine au fond d'un sanctuaire …

Et tout autour chantaient les prêtres du culte d'Aton. Derrière moi, chuchotaient les dignitaires de mon temple qui repartirent amarrer leur navire sur l'autre rive. Je venais de poser sans m'en rendre compte, les pieds sur la terre vierge de l'Horizon qui semblait vaciller sous mes pas alors que je m'étais habitué aux mouvances de notre vaisseau. Le Divin Père était à mes côtés, me tenant par la main tandis que je trébuchais maladroitement.

La belle Isis ruisselait d'or et de bleu, elle semblait irradiée des lueurs du ciel rouge et mauve. Une haute coiffe prolongeait son visage empreint de sagesse, une couronne rituelle inconnue où le cobra magique des initiés dressait son capuchon doré.

Isis était belle. Elle approcha ses longues mains blanches de mon visage en posant sur mon front une couronne de fleurs étranges :

« – Pour que tu renaisses, Enfant des Dieux, au matin de chaque jour comme renaissent les fleurs au premier matin du soleil. »

Je ne comprenais plus les mots des chants des officiants dans la lueur vacillante de milliers de torches qui faisaient une myriade d'étoiles rouges et jaunes répondant au sourire de la voûte céleste.

Des chaises de procession portées par les prêtres blancs me bercèrent lentement jusqu'à la Ville de l'Horizon où sur une large avenue se dressaient le palais et les temples.

Isis était à mes côtés, me tenant par la main. La Reine était belle et s'appelait Beauté …

(… à suivre …)