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uand je pense aux rêves, je vois d’abord de longs cumulus gris qui filent dans le ciel. Des petits morceaux de coton, moutons de brume qui s’étirent, assez grands peut-être pour nous absorber tout entier, jusqu’à ce que nous soyons plus qu’un avec cette condensation en suspension ; on se fond dans le vent, n’étant plus rien d’autres que cette vapeur qui glisse au-dessus de nos vies, toujours muette mais jamais insensible à nos chagrins, nos sentiments ; les nuages, reflets de nous-mêmes en fin de compte, pleurent sur nos peines, s’élèvent sur nos doutes comme du néant d’où jaillissent nos vies.

René Magritte – L’Empire des Lumières, 1954

Il y a des moments dans nos vies, pour lesquels on n’arrive plus à se décider si on les a rêvés où réellement vécu. Car ce tiers ou cette moitié de vie, que l’on passe dans nos songes, est parfois bien plus dense, plus intense en émotions que nos journées d’éveil où dans la torpeur du quotidien flasque, l’on finit par s’endormir d’ennui, pour retrouver dans nos rêves l’aventure et la richesse des sentiments. On se réveille certain matin, à croire que l’on a vécu une vie entière dans son sommeil, dans des lieux inconnus mais étrangement familiers, des vies d’étrangers que l’on croît connaître, dans ces rêves qui n’appartiennent qu’à nous ; ces aventures, ces histoires, ces épopées que l’on vit en dormant, si intenses que l’on croit revenir d’une odyssée, notre cœur écorché, changé à tout jamais par nos rêves si réel, si vivants.

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René Magritte – La Condition humaine, 1933

Et il y a ces rêves qui nous marquent. Si passionnés, si vrais, tout simplement. Je me souviendrai toujours d’un de ces rêves. C’était peu après la mort de mon père ; je me promenais sur une plage de galet, à la lueur bleue orangée d’une fin d’après-midi, et il était là, à côté de moi, à marcher aussi ; il y avait du vent. Quand je me souviens de ce rêve, je crois me rappeler des paroles, même si je sais qu’en réalité cela n’avait aucune importance, car la signification profonde de ce rêve, je l’avais bien comprise. Je me souviendrai toujours de ce rêve, de ce bleu orangé qui se reflétait sur les galets blancs de la plage, de ce vent qui soufflait dans les cheveux de mon père alors qu’il marchait avec moi, de cette atmosphère de solitude mélancolique, mais aussi de bonheur et de repos, comme si en un rêve qui eût duré quelques minutes ou quelques heures cette nuit-là, s’étaient écoulés dans mon cœur toutes les années que j’avais passé avec lui, et qui ne reviendraient jamais. D’autres rêves ont suivi, mais ne l’ont jamais égalé, en intensité, comme en souvenir ; de nouvelles aventures où à chaque fois il était là, attendant patiemment comme un gardien que j’ai besoin de son aide, que mes pas aillent vers lui et que je le vois, au détour d’un songe, me réconforter de sa présence fugace, éphémère, mais inestimable. Ils faisaient partie de ses rêves qui nous rassurent, nous protègent, et dans lesquels on part se ressourcer, dans les moments de doute ou de tristesse. Quand on pense avoir oublié, ils nous rappellent de simples vérités, qui ne nous quitteront jamais.

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René Magritte – Le domaine d’Arnheim, 1938

A l’opposé, il y a ces rêves effrayants. On en sort en sueur, rassuré par le confort d’un lieu familier, mais terriblement perturbé, par l’idée qu’en nous sommeillent des pensées horribles, inhumaines. Comme si du fin fond des temps ressurgissaient les images les plus viles, quand l’Homme n’était encore qu’une bête ; ces idées attendaient l’esprit enfin reposé, endormi, pour s’imposer à nous, reflet abominable de notre côté sombre, celui que l’on veut enterrer pour de bon. Parfois, ce sont des peurs d’enfant qui nous reviennent. On les croyait oubliées, fossoyées par la raison adulte, mais elles nous trompent toujours et reviennent nous hanter, nous rappelant ces craintes infantiles qui nous terrorisaient la nuit venue, lorsque notre mère repartait en bas, nous quittant seul dans le noir de notre chambre d’enfant avec comme seul souvenir du jour et de sa civilisation, le baiser doux et tendre qu’elle nous faisait chaque soir, avant d’éteindre la lumière. Ce baiser magique et rassurant, mais dont le contact formé par les lèvres de notre mère sur nos joues lisses partait aussi vite que l’obscurité envahissait la chambre, et l’on se retrouvait seul, espérant que nos draps froids qui n’étaient jamais tirés assez haut, notre couverture que l’on voulait aussi grande que possible, pour se cacher dedans, nous couvriraient jusqu’au matin, nous protégeant des ombres, de ce que notre imagination réveillait sous le lit, dans l’armoire, derrière la fenêtre ou la porte du couloir.

Il y a quelque chose de dérangeant avec les songes, c’est cette impression de se retrouver devant soi, devant un miroir qui ne reflèterait pas notre image, mais nos pensées, notre subconscient. Et parce que ce qui s’y terre est parfois effrayant, ou parce que notre esprit n’a pas le courage de l’observer en face, dans toute sa cruauté, nous utilisons alors ce prisme déformant, cette brume épaisse du rêve pour nous représenter nous-mêmes, sans nous faire courir à l’aliénation mentale sous la vérité écrasante de notre véritable nature. Peut-être est-ce là la vraie raison, la vraie explication de nos cauchemars.

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René Magritte – La magie noire, 1933

Il y a aussi ces rêves délicieux. Nous y sommes transportés par une espèce de grâce magique, comme si les dieux nous faisaient soudainement une faveur, un cadeau d’une sensualité et d’un érotisme exquis. On se retrouve entouré de corps désirés, et l’on découvre presque avec honte que notre amour onirique est plus puissant, plus fort, parce que purement cérébral, que notre amour physique. Et l’on fait l’amour à ceux que l’on côtoie parfois quotidiennement, dans un contexte innocent, anodin, et on passe une vie sans leur avouer notre attirance que l’on consomme avec fureur, ailleurs,  dans nos fantasmes nocturnes. Au beau milieu d’une orgie romaine, où dans le secret d’un salon aux murs de velours, nos corps réchauffés par une lumière tamisée, nous nous lançons avec notre partenaire d’une nuit dans des ébats fous, plus forts et plus sensuels que ceux de l’éveil. Et quand on quitte enfin le domaine du songe, on se retrouve chancelant dans le lit, avec la désagréable impression d’avoir commis un crime, de s’être abandonné à la luxure, sans permission, et on ne peut s’empêcher de rougir, un peu mal à l’aise.

Car il faut bien le souligner : le réveil est un moment délicat. Car si comme le dit Proust dans La Recherche : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », il précise au sujet du réveil : « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il [ 10 ]les consulte d’instinct en s’éveillant, et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. » Et là se dessine le sentiment confus qui s’empare de nous quand on revient d’une odyssée, d’un rêve merveilleux ou obscur, du corps chaud d’un être désiré, et qu’il est difficile de retrouver sa place dans le monde de l’éveil. Et avant d’entrevoir la première parcelle de ce qui fait notre vie, on passe par un état d’incertitude hagard, de confusion entre ce que l’on croyait certain, nos pensées oniriques, nos aventures nocturnes, et ce qui s’impose à nous comme plus vrai que le rêve : cette réalité dans laquelle on se réveille soudain, brutalement, et auquel on doit se conformer en définitive, pour jouir d’une nouvelle journée d’existence. Mais il est déjà trop tard, le sentiment de la tromperie nous envahit soudain ; tous ces lieux, toutes âmes que l’on aura vue, fréquentée, pendant quelques heures, et avec lesquelles on aura vécu plus d’une vie en une seule nuit, qu’avec des êtres réels dans notre seule existence, n’étaient que des chimères floues, qui se dissipent déjà, tandis que notre mémoire s’adapte à nouveau à la brutale réalité.