A côté des vieilles Packard, Buick, Chevrolet, Oldsmobile dont les toles semblent ne plus tenir que par la peinture, on voit de plus en plus de BMW dernier cri et d’Audi Quattro coupé. Ignorant allégrement les lignes continues et les limitations de vitesse. Avec pour propriétaires, des sportifs de bon niveau (le base ball est le sport le plus populaire devant le foot !) des chanteurs et musiciens, du moins ceux qui se produisent à l’étranger et ramènent des devises…
Sans oublier les membres du Conseil d’Etat et leurs familles au sens large. Avec le macaron caractéristique qui leur accorde tous les passe-droits sur la populace. Des manants transportés dans des bétaillères (mais ils roulent en Chevrolet !) évoquant tellement de gigantesques paniers à salade que j’avais pris le première véhicule de ce type pour un convoi pénitentiaire.
Mais non, les gens y montaient et descendaient en toute liberté, en pratiquant le stop qui reste le moyen de déplacement le plus répandu du pays.

 

Les privilégiés ne se cachent plus tellement

Les maisons de maîtres aux intérieurs cossus se devinent derrière de hauts murs, au fond de jardins tropicaux bien entretenus. Leurs meubles en bois précieux et leurs collections d’objets d’art sont protégées autant par des grilles impressionnantes que par des vigiles athlétiques. Malgré une criminalité assez faible car la sévérité des sanctions a un effet réellement dissuasif.
Ces nouveaux riches issus du communisme ont un impact positif sur l’art.
Longtemps "déconseillés" de s’adonner aux arts décadents de la bourgeoisie, les créatifs redécouvrent en vrac et réinterprètent à leur manière la plupart des courants du XX ème siècle, de la peinture naïve au cubisme, du pointillisme au surréalisme en passant par l’hyper-réalisme et l’opArt. Peintures, statues, collages, tags, montages photos, fresques, céramiques, mosaïques…

Un foisonnement d’idées, une floraison d’oeuvres compensant un trop long conformisme forcé.
Tout particulièrement à Camaguey, ville d’art et de littérature depuis deux siècles, où se succèdent des petits ateliers témoignant de la renaissance de la culture.
Dans cet univers baroque où Coca Cola et le Ché font bon ménage, les artistes font figure de privilégiés. Ils ont l’opportunité de voyager pour exposer leurs oeuvres. Et il se murmure que des expos européennes et des galeries new-yorkaises ont déjà signé.

Ainsi, la liberté la plus convoitée est la possibilité de sortir librement du pays et d’y retourner quand on le souhaite car beaucoup de Cubains aiment trop leur pays pour s’exiler définitivement. Certes, en théorie, rien ne s’oppose à ce qu’ils voyagent. Si ce n’est la nécessité de disposer de gros moyens financiers pour acquérir les papiers nécessaires avec les autorisations et les devises qui
vont avec.
Pouvoir bouger est une demande plus prégnante que des élections pluralistes qui ne soient pas des
simulacres de démocratie. Aujourd’hui le choix des candidats se limite au plan local, entre deux communistes : on a le droit de voter pour le plus sympa ou le moins revêche… Et avec Raoul, on peut exprimer des souhaits "constructifs" quant à l’organisation du travail ou au développement des équipements collectifs. Une audace qui, naguère, conduisait directement aux camps de rééducation pour mauvais esprit anti-révolutionnaire.

Les nationalisations à tout va après la victoire de janvier 1959 furent à l’origine des mesures sociales de redistribution des terres à ceux qui les cultivent, via des structures collectivistes. Elles ont laissé une empreinte durable dans les mentalités campagnardes. Comme en ex-URSS, le paysan fait le minimum pour la coopérative. Et ne met vraiment du coeur à l’ouvrage que pour son champ privé et sa basse-cour perso. Vendre ses fromages, bananes et pintades au bord des routes lui rapporte au moins autant que son salaire officiel. Un quart de l’agriculture est désormais privatisée et la tendance est à la hausse.
Cependant, les moins favorisés bénéficient toujours de solidarités appréciables (pour combien de temps encore ?) Un pêcheur de Trinidad m’expliquait que sa coopérative maritime était divisée en unités de pêche de 4 bateaux. Ils travaillent 3 jours et se reposent 3 jours. Et partagent à égalité le produit de la pêche, quelles que soients les prises du jour de chacun. Et quand un moteur épuisé
nécessite qu’une pièce soit réparée, ou plus souvent reconstruite à l’identique dans un atelier de mécanique, ils sont payés comme s’ils pêchaient. Contrepartie de cette "assurance tous risques" : même les langouste sont "fonctionnarisées" à Cuba !
Sur chaque prise vendue 15 CUC en moyenne, il y en 1 pour le pêcheur, 2 pour l’aubergiste et 12 pour l’état socialiste, propriétaire autoproclamé de la ressource. Appliquant à la lettre la maxime de Proudhon : "la propriété, c’est le vol".
Même les poissons ont été nationalisés. Sauf pour les bateaux étrangers de pêche au gros qui commencent à redescendre des Bahamas, comme au temps d’Hemingway, et font rentrer des devises. Leur principal souci est moins de se conformer aux restrictions cubaines que d’éviter les tracasseries mesquines des US Coast Guards croisant à la limite des eaux territoriales.

Ce pêcheur qui avait étudié à l’université et était technicien supérieur en génie mécanique déplorait de ne pas avoir trouvé de métier plus gratifiant. Même s’il reconnaissait disposer de revenus plus enviables que la plupart de ses concitoyens.
Il parut fort surpris quand je lui dis qu’en France, les licenciés ès lettres finissaient souvent qardiens de squares. Et qu’il y avait des centaines de milliers de gens qui dormaient dans la rue. Ce qu’on ne voit pas à Cuba.

Des révolutionnaires d’opérette

Pas besoin d’être un expert en stratégie militaire, pour comprendre que le sanctuaire héroïque a été redécoré après la révolution. Il fallait bien un lieu de pélerinage pour les croyants, et pour les intellos européens, tout particulièrement Français !
Et aujourd’hui alors qu’un cyclone a détruit les décors du village Potemkine de la Sierra Maestra, on vend encore aux gogos comme saintes reliques la moque à café ou la cuiller du Ché et des pesos contrefaits à son effigie.
Néanmoins, la géographie témoigne de l’imposture : l’île est presque uniformément plate à l’exception de grosses collines au dessus de Trinidad, et dans l’extrême Sud-Est la Sierra Maestra est plus vallonnée qu’abrupte avec quelques hauteurs de moins de 2000 mètres.

Les compañeros, ceux qui avaient fait leur révolution avec la bénédiction des USA, amplifiaient leurs hauts faits d’armes afin de renforcer une légitimité vacillante.
Au départ, les USA souhaitaient se débarrasser de Battista, blanchisseur trop complaisant des fonds de la mafia… Washington fut d’ailleurs parmi les premiers états à reconnaître officiellement le nouveau gouvernement de Castro, avant que le lobby United Fruits dépossédé ne se fâche. Et des documents de la CIA déclassifiés aujourd’hui permettent d’affirmer que l’armement des rebelles provenait moins de la fameuse attaque du train de Santa Clara menée par le Ché que de livraisons yankees.
D’ailleurs, il suffit de voir les petites montagnes autour de Santiago (ce n’est pas l’Afghanistan !) pour comprendre qu’on aurait pu aisément débusquer quelques guerrilleros faméliques avec des hélicos de combat. Quant à la geste révolutionnaire qui chante les victoires d’une centaine de barbudos sur une armée régulière de 20.000 hommes, qui peut encore y croire ? Sinon ceux qui ne veulent pas voir les estropiés abondant dans les plus pauvres villages du centre de l’ïle, trop jeunes ou pas nés en 1960, mercenaires pathétiques parti sur des promesses de bien-vivre, pour mener des guerres néo-coloniales en Afrique et en Amérique latine. Quand Cuba, fustigeant l’impérialisme américain était devenu à son tour une sous-puissance impérialiste, vassale de l’URSS, payant l’aide économique avec de la chair à canons.

Néanmoins, la transition vers l’économie de marché se fait en limitant les dégâts, parce que les acrobates de la gestion passés du collectivisme pur et dur au capitalisme financier, et des monopoles d’Etat aux oligopoles privés, disposaient de filets protecteurs. La plupart des nouveaux riches en conviennent volontiers. Ils ont eu la chance de saisir les bonnes opportunités au bon moment. Aidés par une éducation gratuite, pratiquement tout le monde sait lire et écrire et, pour les plus doués (et aussi les plus dociles !) un ascenseur social qui fonctionne assez bien. Nous avons ainsi rencontré un conservateur de musée fils d’ouvrier agricole.

Désormais, ceux qui ont "réussi" peuvent envoyer leur progéniture étudier à l’étranger. Comme l’ont toujours fait les cadres du parti. Les transports en commun et la santé (sauf les dents) sont également gratuits pour tous, ou très peu onéreux, avec 6 médecins pour 1.000 habitants contre 3 en France ! La nourriture de base n’est pas chère et on peut solliciter le touriste pour améliorer son ordinaire. Il n’y a pas beaucoup de chômeurs et encore moins de SDF, chacun pouvant travailler pour la collectivité ou créer sa petite entreprise. Et ils ont l’avantage de ne pas avoir de frais de chauffage !
L’adhésion au parti est souhaitable pour faire du business, mais elle est de plus en plus symbolique. Fini l’obligation de faire semblant d’écouter les interminables discours de Fidel sans avoir l’air de s’ennuyer. Le communisme est mort, vive la ploutocratie ! A suivre…