Le chapelet d’introduction du protagoniste principal de cet article est-il bien nécessaire ?  Amélie Nothomb ne se présente plus, elle se ressent. Avec son teint de porcelaine et ses chapeaux qui feraient criser de jalousie Madame de Fontenay et le Chapelier Fou d’un simple battement de cils, tout ne tient qu’à un mot : univers. Et le sien, puisque c’est présentement sur lui que se jette ce dévolu syntaxique, observe deux règles d’une simplicité insolente. Vous pouvez y pénétrer, à l’unique condition de laisser toute notion de réalité sur le seuil de ses premières phrases, ou rester sur le palier, en

lorgnant par le judas les déjantés d’esprit qui placent ses mots au rang de nectar innestimable.

Dans le doute de ce qui va suivre, permettez-moi ce conseil : frappez deux petits coups, profitez de l’ouverture spontanée d’une porte que vous vous destiniez peut-être fatalement close, essuyez-vous les pieds (on n’est pas des sauvages), déposer votre quotidien dans le vide-poche sur votre droite.
Et venez vous asseoir, vous n’allez pas rester dans le hall !
Vous prendrez bien quelque chose…

 

 

Barbe bleue. Qui ne s’est jamais vu conter, imaginer, dessiner, ou même, sait-on, s’approprier le conte de Charles Perrault ? Au simple énoncé de son titre, la Tour, la clé baignée de sang, l’horrible époux, le cabinet interdit, tout nous revient. C’est sans doute avec en mémoire les souvenirs enfantins de ses lecteurs que l’auteure d’"Acide Sulfurique" (2005) nous ouvre son vingt-et-unième roman.

Le décor n’a pas le temps d’être planté qu’il pousse déjà. Les premiers bourgeons apparaissent, faisant naître chez tout "Nothombien" inconditionnel l’envie irrepressible de nourrir sa croissance au fil des pages. Rien n’y est décevant, et tout nous y surprend. Là où la réalité tutoie l’andandon, s’installe cet univers que l’on jugerait (et souhaiterait) des plus réels.
Comme à sa délicieuse habitude, entre prénoms de personnages chirurgicalement déterminés, citations latines faisant, pour certains, de l’écrivain leur professeur intemporel d’une langue plus si morte que cela et références littéraires synonymes de lectures prochaines, l’auteure nous livre une fois encore le menu "Nothomb Golden" sur un plateau d’argent. Avec supplément tensions assaisonnées aux "Ah ouais, elle est vraiment très forte !" qui rendrait accroc le plus repanti des amateurs de farine à inhaler.

 

 

  Ainsi, à l’instar d’une parenthèse dorée au cœur d’un quotidien quelque peu endolori, il est d’usage d’affirmer que ce roman passe trop vite. Une phrase en appelle une autre, les mots défilent, nous défient et filent à toute allure, les paragraphes se muent en pages pendant que nous, lecteurs pourtant avertis, nous laissons prendre dans les mailles d’un filet judicieusement tissé, en murmurant un "S’il vous plaît, encore !" comme pour retenir un père Noël un peu trop pressé.

Il vous en faut encore pour vous convaincre de tenter l’expérience de ses premières pages ? Soit, deuxième couche (n’y voyez aucune tentative de propagande littéraire, mais vous iriez réveiller le Soleil en plein feu d’artifice, vous ?)

Barbe bleue, donc. Nourrissant une certaine expérience de la méthode d’écriture employée par la Dame au Chapeau, ce titre éveilla rapidement en moi de vifs soupçons. N’étant pas rare d’obtenir l’explication du titre de l’un de ses romans au cœur d’un chapitre clé de celui-ci, je m’attendais, sans trop me forcer et avant de commencer ma lecture, à croiser au détour d’une page une poignée de mots qui viendrait mettre en lumière l’œuvre passée de Perrault.

Eh bien, qu’on se le dise : pour le titre comme l’intégralité de ce bijou chapitré, Sœur Anne ne sera désormais plus seule à ne rien voir venir !