la Franc-maçonnerie sous l'Empire.

 

 

Une fois passée la période révolutionnaire, la Franc-maçonnerie retrouve une certaine aisance. Sorties de la clandestinité les Loges acquièrent une nouvelle audience, et l'Empire va leur en donner l'occasion.

La révolution Française a bouleversé bien des institutions et bien des pratiques. La Franc-maçonnerie n’en fut pas exempte. Après le coup d’état du 18 Brumaire qui installa le Général Bonaparte comme Consul à vie. De nombreux Ateliers maçonniques étaient en sommeil. Le Grand Orient de France continuait néanmoins ses activités. Cependant à partir de 1800 sous le nouveau régime qui s’installait des signes très positifs de reprise se sont manifestés, voir ici .

Le Grand Orient de France n’hésita pas à envoyer des émissaires en province pour concrétiser ce renouveau et l’accentuer. Au plan des effectifs, en 1800, il devait y avoir près de 100 Loges qui fonctionnaient en France dont 23 d’entre elles se trouvaient à Paris. Un relevé officiel en 1802 mentionne 114 Loges dont 27 parisiennes, plus de 1200 Loges en 1804 dont de nombreuses militaires. Si ce renouveau de la Franc-maçonnerie au plan intérieur est quantitatif, il a revêtu aussi un aspect qualitatif, car, en 1804, par un juste retour des choses, un Rite Ėcossais en 33 grades, apport venu d’outre atlantique, a créé un événement d’importance dont les effets sont encore sensibles actuellement sur plusieurs plans. La cause principale du développement des Loges est à rechercher dans les casernes car on s'y ennuyait beaucoup.

Il s'agit du Rite Écossais ancien et accepté du Grand Orient de France, voir le dossier suite 4.

C’est le 5 décembre 1804, à l’article 5 du Concordat entre le Grand Orient de France et la Grande Loge Générale Écossaise que les adjectifs écossais, ancien et accepté apparaissent côte à côte pour la première fois. Même si cette réunion résulte plus d’un choix idéologique que d’une rencontre issue d’un long processus historique, ces adjectifs peuvent servir de fil rouge pour expliquer la lente formation du Rite Ėcossais ancien et accepté, durant sept décennies environ.

Le Concordat de 1804 est l’événement majeur qui a marqué le renouveau de l’Ėcossisme qui apparu en Angleterre entre 1730 et 1735. Il représente la nécessaire continuation de l’initiation symbolique des trois premiers grades. Il se caractérise par la multiplication des grades au delà de Maître maçon. Les premiers Maîtres Écossais apparaissent à la Grande Loge en 1743 en France.

Etienne Morin[1] créa, adapta, et modifia un système en 25 degrés connu sous la dénomination du «Rite de Perfection» à partir de différents grades pratiqués en Europe. Il fût le grand artisan avec le Comte Auguste de Grasse-Tilly de l'évolution vers le Rite Écossais ancien et accepté en un système à 33 degrés.

 

Joseph Bonaparte 37ème roi d'Espagne, 7 janvier 1768- 28 juillet 1844.

Le Grand Orient de France se voit doté d'un nouveau Grand Maître, le propre frère de l'empereur Joseph Bonaparte frère aîné de Napoléon Bonaparte qui fût roi de Naples et d'Espagne. Il fût initié à la Loge la «Parfaite Sincérité» à Marseille. Il fût secondé dans la gestion pratique par Jean-Jacques, Régis Cambacérès, duc de Parme. (1753-1824), Archichancelier de l'Empire en 1804. Il participa a la rédaction du Code Civil.
Grand Maître-adjoint du Grand Orient de France de 1806 à 1815. Napoléon lui assigna la mission de «surveiller et contrôler» la maçonnerie. Plus de 1200 loges furent constituées sous son mandat. Franc-maçon de la Loge «Ancienne et de la Réunion des Élus», à Montpellier, Vénérable[2] de la Loge «Saint-Jean» de la Grande Maîtrise, à Paris. Membre du Suprême Conseil du Rite Écossais ancien et accepté.

 

gucambac-cambaceres.1240813580.jpgPortrait de Cambacérès,

homosexuel, il y en eut, et il y a encore aujourd'hui de nombreux représentants dans l'Ordre en France et Grande-Bretagne, il fut un excellent grand-maître-adjoint du Grand Orient de France.

Juillet 1804 un tournant dans l'évolution de la Franc-maçonnerie Française. Cette date marque marque à la fois une évolution importante du climat dans lequel travaillent les Loges, Lalande[3], l’ancien Vénérable de la Loge des neufs Sœurs en 1776 témoigne que,

«l’esprit de la Maçonnerie s’est singulièrement amélioré, le résultat des observations les plus exactes est à cet égard très satisfaisant. La plupart des Loges ont célébré leur fête de la Saint-Jean, et l’on y a exprimé en général beaucoup d’attachement au gouvernement».

Un événement survient qui va changer singulièrement le cours d’une reconstruction fondée principalement sur l’extension des ateliers symboliques des trois premiers grades.

L’événement, c’est le retour en France du Comte Auguste de Grasse-Tilly. Le 4 juillet 1804, le Comte Auguste de Grasse-Tilly et sa famille débarquaient à Bordeaux, en provenance d'Amérique. Il était arrivé à Saint-Domingue fin 1789, (on voit le rapprochement avec les Antilles ou séjourna Etienne Morin, et puis Bordeaux) afin de recueillir la succession de son père, l'Amiral de Grasse décédé en janvier 1788. De Grasse-Tilly avait été reçu maçon, apprenti, avant d'avoir atteint 18 ans, le 8 janvier 1783 à la Royal Loge, Saint-Jean d'Écosse du Contrat Social à l'Or de Paris. Il était lieutenant au Régiment d'infanterie du Roi. Il figure au tableau de la Loge jusqu'en 1787, en disparaît en 1788 et 1789.

Nanti du titre de Grand Commandeur ad vitam d'un Suprême Conseil de Charleston des Isles du Vent et sous le Vent et membre, apportant un rite en 33 degrés, dénommé «Écossais ancien et accepté», l'ensemble «justifié» par un document précieux entre tous, son «Livre d'Or», dont une analyse rigoureuse montre qu'il fut fabriqué dans un but très précis.

C'est en décembre 1802 qu'une circulaire aux deux hémisphères annonça la création d'un Suprême Conseil du 33ème degré des États-Unis d'Amérique le 31 mai 1801 à Charleston.

Ce que n'avoua pas de Grasse, c'est qu'il avait soigneusement préparé l'introduction et la mise en place, en France, de ce rite, qui naquit officiellement à Paris le 22 décembre 1804, dont il affirmait la suprématie sur tous les autres, une prétention constante de l'Écossisme depuis 1730 date de ses premières manifestations en Angleterre, et dont il serait, lui, l'unique Grand Commandeur à vie, le Chef Suprême, en vertu des trop célèbres Constitutions apocryphes[4] de Frédéric le Grand de 1786. Ce fût une première division qui apparaissait au sein de la Franc-maçonnerie.

De nombreux courants initiatiques ont participé à la structure du Rite, et on peut affirmer que l'Écossisme a reçu des apports de nombreuses Traditions:
* Égyptienne avec son rameau hermétique
* Grecque, orphique et pythagoricienne
* Hébraïque avec sa branche Cabalistique
* Chrétienne avec l'alchimie
* Et surtout Chevaleresque à travers les influences teutoniques et templières.

Le R.E.A.A. réalise, en fait, une rigoureuse unité totalité, et se définit comme un Ordre initiatique, traditionnel, maçonnique, chevaleresque, international, et universaliste.

 

Le but final du R.E.A.A. est , comme le précisent les Grandes Constitutions de 1786, «l'union, le bonheur, le progrès, et le bien être de la famille humaine, en général, et de chaque homme individuellement». La démarche initiatique du Rite se fait à la Gloire de Grand Architecte de l'Univers, dont l'interprétation est du seul ressort de chacun, avec la présence en Loge du Volume de la Loi sacrée, la Bible, ouvert sur l'Autel des serments.

 

Le 31 octobre 1804 c'est la préparation et la signature du Concordat maçonnique du 5 décembre 1804. Mené rapidement et dans la plus grande discrétion, il consacre l’union du Grand Orient De France et de Grande Loge Générale Ėcossaise, car Napoléon ne voulait qu’une seule Maçonnerie. Il ne s’encombrait ni des subtilités initiatiques sous-jacentes, ni des sous-entendus juridiques dans une prise de pouvoir par l’un ou par l’autre des deux protagonistes.

Le Concordat est une forme juridique qui a été très employé sous le Consulat et l’Empire.

Un Concordat est avant tout un traité de droit international par lequel le Saint-Siège et un État souverain règlent l’ensemble des questions concernant les institutions et les activités de l’Église catholique sur un terrain donné. Il est négocié, signé et ratifié selon la procédure des traités internationaux.

On a choisi la même procédure pour régler les questions entre le Grand Orient de France et la Grande Loge Générale Écossaise. Mais, n’était-il pas abusif d’étendre ce type de traité pour régulariser les rapports des différentes expressions de la Franc-maçonnerie Française. Le choix de cette formule concordataire avait peut-être pour but, dans l’esprit de ceux qui l’ont choisi, de marquer par un acte particulièrement solennel l’unité de la Franc-maçonnerie Française.

Dans ce Concordat étatique, tout démontre, malgré l’opinion que Bonaparte puis Napoléon pouvait avoir pour la Franc-maçonnerie, l’importance qu’il attachait à son existence plus représentative de sa magnificence que de son poids institutionnel et surtout la confiance qu’il mettait dans ses représentants pour qu’il en soit ainsi. Ce n’est ni le Prince Joseph, ni sa majesté impériale le Prince Louis qui avaient été désignés pour en devenir les Maîtres qui exercèrent le pouvoir mais bel et bien l’Archichancelier Cambacérès et quelques généraux du Consulat et de l’Empire dont principalement Kellermann et Masséna qui en ont eu la charge et leur ont apporté le lustre.

Si l’on fait le bilan des cinq années qui conduisirent la Franc-maçonnerie Française de son réveil au Concordat de 1804, il est particulièrement positif quantitativement et qualitativement. Elle a repris complètement sa place et s’est diversifiée. Si elle a connu des crises, des hésitations et des moments fastes et pénalisants, elle n’a jamais cessé de progresser en regard de ses finalités.

La méthodologie de l'Écossisme est basée sur une conception traditionnelle de l'homme,

corps, âme, et esprit, et sur des voies de réalisation spirituelle correspondantes, voies de connaissance, d'amour, et d'action,

hiérarchisées mais en fait étroitement mêlées.

La démarche initiatique écossaise, propose une progression lente et structurée vers la Connaissance en trente trois degrés, qui sont autant d'états à réaliser, pour créer dans l'être un certain degré de plénitude.

La hiérarchie des trente trois degrés, pyramide avec base et sommet, se décompose ainsi après ceux d'Apprenti, Compagnon maçon, Maître maçon définit par Loges bleues:

* Les Loges de Perfection, ou degrés Salomoniens, ateliers du 4ème au 14 ème degré.
* Les Chapitres, ateliers du 15ème au 18ème degré.
* Les Aréopages , ateliers du 19ème au 30ème degré .
* Les Tribunaux, atelier du 31ème degré.
* Les Consistoires, atelier du 32ème .
* Le Conseil suprême, atelier du 33ème .

 

La représentation symbolique du 33ème degré

 

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On y voit l'équerre et le compas mais aussi le lien avec le Christ.

 

La majorité des grands du régime étaient Franc-maçons.

 

Chez les Maréchaux on trouve, Augerau (Loge, les enfants de Mars de la Hague en Hollande), Bernadotte (Loge militaire), Brune, Grouchy (Loge, l'hégoïsme à Beauvais), Kellermann (Loge Saint Napoléon à Paris), Lannes, Lefebvre, Mac Donald (Loge Centre des Amis à Paris), Masséna (Loge Les Vrais Amis Réunis à Nice), Moncey, Mortier (Loge les Amis réunis à Lille), Murat (Loge l'Heureuse Rencontre à Milan), Ney (Loge Saint-Jean de Jérusalem à Nancy), Oudinot, la même loge que Ney, Pérignion, Sérurier (Loge Saint Alexandre d'Ecosse), et Soult. Fouché de son coté est un vieux Franc-maçon initié avant la Révolution dans la Loge Sophie Madeleine Reine de Suède à l'Orient d'Arras. Talleyrand initié à la Loge l'Impériale des Francs Chevaliers restera apprenti sa vie entière, (paragraphe les dossiers d'actualité de l'histoire de Philippe Valode).

 

[1] Etienne Morin,

né vers 1717 à Cahors et mort à la Jamaïque en 1771, fut un négociant travaillant entre les Antilles et Bordeaux. Il est surtout connu pour le rôle central qu'il joua en Franc-maçonnerie dans la genèse du Rite écossais ancien et accepté. Reçu dans la Franc-maçonnerie des hauts-grades depuis 1744 fonda une «Loge écossaise» au Cap Français, au nord de la colonie de Saint-Domingue. Le 27 août 1761, à Paris, Morin reçut une patente signée des officiers de la Grande Loge le nommant «Grand Inspecteur pour toutes les parties du Monde». Morin pratiquait un rite nommé «Rite du royal secret» en 25 degrés dont le plus haut se nommait «Sublime Prince du Royal Secret» actuel 32ème degré du R.E.A.A. aujourd'hui, et qui découlait peut-être lui-même du rite pratiqué à Paris par le «Conseil des Empereurs d'Orient et d'Occident »

 

[2] Vénérable,

Maître maçon élu par ses pairs pour diriger l'Atelier pendant une année.

 

[3]Lalande,

dit Lefrançais de Lalande, Bourg-en-Bresse, 11 juillet 1732 – Paris, 4 avril 1807, ancien Vénérable. Astronome remarquable, il a écrit 17 volumes, «la publication utile de l'almanach de la connaissance du temps», suivie d'un traité d'astronomie, il a été nommé professeur au Collège Royal aujourd'hui Collège de France.

 

[4] Apocryphe,

du mot grec qui signifie caché. Que l'église ne reconnaisse pas, n'admet pas dans le canon biblique. XVIIème siècle dont l'authenticité est au moins douteuse.  On remarque très bien dans le Dictionnaire encyclopédique que les divines Écritures pouvaient être à la fois sacrées et apocryphes: sacrées, parce qu’elles sont indubitablement dictées par Dieu même; apocryphes, parce qu’elles étaient cachées aux nations et même au peuple juif, voir ici dictionnaire philosophique oeuvres complètes de Voltaire . Frédéric le Grand, Frédéric II de Prusse fait entrer son pays dans la cour des grandes puissances Européennes, après avoir fréquenté Voltaire. Il devint célèbre pour être l'un des porteurs de l'idéal du prince du siècle des Lumières en tant que despote éclairé.

 

Le prochain dossier sera la Franc-maçonnerie sous le second Empire.