Pendant que la presse française voit dans les carnages d’Utoeya et d’Oslo une occasion de pousser les feux entre Marine Le Pen et d’autres présidentiables, une partie des sites d’information étrangers posent d’autres questions. Oui, Jean-Marie Le Pen a eu, selon leurs vues, parfaitement raison de souligner la « naïveté » du gouvernement norvégien. En fait, cela vaudrait avertissement aux sociaux-démocrates européens : laissez faire, passez-nous le pouvoir, sinon…


Ne salissez pas « le seul mouvement politique qui apporte des solutions aux problèmes des Français, » proclame Marine Le Pen. Ne salissez pas, démocrates norvégiens, le seul mouvement norvégien qui… sinon… d’autres « accidents » pourraient survenir, dirait à mots voilés Jean-Marie Le Pen.

L’hypothèse, reprise par divers sites étrangers, ne vaut que si les carnages d’Oslo et de l’île d’Utoeya n’auraient rien eu d’un accident, mais qu’ils auraient été facilités, voire encouragés par une partie obscure d’un complexe militaro-policier norvégien.
Lequel aurait choisi de ne pas faire abattre leur complice (et ainsi le faire taire pour s’éviter qu’il parle trop) en vue de – parvenu à ses fins –, lui garantir un jour une certaine impunité aménagée, voire une éclatante réhabilitation.

En France, bien évidemment, la menace subversive ne provient, ne peut provenir, que de l’ultra-gauche (affaire Coupat et consorts) et des terroristes islamistes. En Norvège, c’était un peu la même chose. On ne surveillait que ceux susceptibles de fomenter l’incendie d’un « Reichstag » local, soit un anarcho-communiste ou un autre auquel on pourrait au besoin faciliter la tâche. En revanche, toute facilité était donnée à un Anders Behring Breivik. Ses achats d’uniformes ou d’armes, d’explosifs, ne suscitaient pas la moindre réaction, la moindre inquiétude.

La thèse naissante, bien sûr controversée et hypothétique, est développée par un professeur de sociologie américain (de Binghamton University – New York), bien connu de très respectables médias anglophones et hispanophones. James Petras avance que le meurtrier, qui veut la destitution du souverain norvégien et se voir nommer chef d’état-major de l’armée, est loin d’être fou, même si ses plus récents propos sont calculés pour le faire passer pour un mythomane.

Il relève que, tout comme l’attentat du métro de Madrid avait été imputé à l’ETA basque, ceux d’Oslo et d’Utoeya furent d’abord attribués au terrorisme islamiste, et qualifiés de « 11 septembre » norvégien. Ce n’est pas disputé : les titres « à chaud » du New York Times, du Washington Post, du Financial Times, &c., en attestent. Par la suite, le néo-SA (des sections d’assaut hitlériennes) est immédiatement « camouflé » en « loup solitaire ». Il n’en serait rien, selon James Petras.

Tout d’abord, Breivik a pu s’armer impunément, diffuser sa propagande sans la moindre réaction policière. En France, l’incitation à la haine raciale et aux actes violents est surveillée bénévolement (par des Internautes qui fournissent des signalements à des sites tels ceux de prévention, aussi, de la pédophilie, tel PointdeContact, de l’Association des fournisseurs d’accès Internet, AFA) ou officiellement (police, surtout gendarmerie, dotée d’une unité spécialisée). Il en est à peu près de même en Norvège, selon des modalités différentes. Mais Breivik n’est jamais inquiété.

Le loup solitaire est décrit par Petras tel un Superman se déplaçant plus vite que l’ombre de Lucky Luke tandis que la police réagit telle une tortue percluse d’arthrose. C’est assez conforme à la réalité. L’isolement allégué de Breivik ne convainc pas Petras. La bombe d’Oslo n’a rien d’artisanale, Breivik ne l’a pas forcément conçue seul, et surtout, il a su l’activer tel un professionnel du Mossad ou des forces spéciales.

Breivik avait (presque) toute latitude pour s’échapper de l’île d’Utoeya, il a choisi de ne pas le faire, d’endosser son rôle. Dans un premier temps, étonnamment, il n’attire pas du tout l’attention. La police aurait regardé ailleurs alors qu’il trimballe un arsenal et une dotation en munitions hors de toute proportion habituelle. Le carnage commence, il faut près de 90 minutes aux policiers pour intervenir à moins de 20 km d’Oslo et comme par hasard, ni hélicoptère ni vedette rapide ne sont disponibles.

Il aurait pu disposer d’un complice pré-positionné s’il faut croire les récits des survivants ayant entendu des tirs provenant de deux directions bien distinctes. Ce que la première enquête policière écarte d’emblée.

Petras évoque la très insolite « complicité » (complicity, connivence) de la hiérarchie policière. Selon lui, le déroulement des faits évoque une mise en scène, une chorégraphie. Le déclencheur aurait été un entretien du chef de la formation des jeunes travaillistes avec le quotidien Dagbladet, deux jours avant les faits, souhaitant « un embargo économique norvégien d’Israël. ». Selon Petras, c’est ce qui motive non seulement Breivik, mais ses mandants ou acolytes, pour déclencher une planification concertée.

Toute l’opération vaudrait avertissement aux politiciens démocrates norvégiens : laissez-nous faire, sinon, nous recommencerons. Un train peut en cacher un autre, un second « accident » est si vite arrivé.

On ne sait bien sûr si Jean-Marie et Marine Le Pen se sont ou non concertés avec leurs homologues de divers partis nationalistes européens pour adresser leur avertissement à la classe politique des divers pays d’Europe. La mention d’un « accident » et de la « naïveté » des dirigeants européens n’aurait rien alors d’un « détail ».

L’hypothèse de Petras vaut ce qu’elle vaut : en cas d’accident réel, et on l’a vu récemment au Japon avec le tsunami et la catastrophe nucléaire, des enchaînements de circonstance, une préparation toute théorique, entraînent de véritables débâcles des secours et de la police.

Il existe aussi des différences entre la Norvège et la France. Breivik n’a jamais été dénoncé par le parti nationaliste norvégien « frère » du Front national. Le FN français laisse certes subsister en son sein des éléments développant certaines des thèses de Breivik, mais il les purge s’ils se manifestent trop bruyamment en se réclamant de lui. La similitude (avec peut-être l’exception autrichienne, voire « austro-hongroise ») entre la France et la Norvège, et d’autres pays d’implantation de la droite nationaliste, c’est que cette dernière se targue toujours haut et fort d’avoir le soutien de membres de la haute-fonction publique et de la hiérarchie policière, sans que cela soit vraiment manifeste.

Le texte de Petras commence à être repris sur la Toile, la conviction exprimée par le porte-parole de la police norvégienne, Henning Holtass, selon laquelle l’enquête laisse penser que Breivik ne disposait pas de complices est progressivement critiquée. La question « qui a financé Breivik ? » est posée. De son côté, la droite nationaliste se présente en tant qu’« antidote », seul médicament pouvant éviter de nouveaux « accidents ». Un peu comme les éditeurs de jeux vidéos violents soutiennent qu’ils permettent de se « défouler » et ainsi éviter de passer à l’acte. C’est discutable à l’infini…

Petras avance certes des « arguments cohérents », tout comme un blogueur de Français de Souche peut en trouver dans la prose de Breivik. On déniche toujours de la cohérence, même dans le chaos, si on veut la chercher et la trouver. L’inverse peut s’envisager (ainsi que l’affaire DSK considérée telle un « acte manqué », un refus de Domique Strauss-Kahn d’entrer en lice pour les présidentielles). De même, la déclaration de Jean-Marie Le Pen peut avoir des répercussions contre-productives : prise pour un « avertissement » ressenti comme une menace, elle peut détourner les Françaises et les Français de voir en Marine Le Pen ce qu’elle veut véhiculer. Un « acte manqué » de la part de J.-M. Le Pen jaloux de voir sa fille réussir mieux que lui-même ? Allez, on peut tout supposer, et son contraire…